Les émissions de GES des prestataires du numérique : plongée dans les rouages du scope 3

Engagées à différents niveaux dans des actions de réduction de leurs émissions de GES (Gaz à Effet de Serre), les entreprises du secteur du numérique se doivent au préalable d’en faire la mesure pour identifier les axes de progrès et pour agir sur les bons leviers d’amélioration. Faire la mesure nécessite de définir en amont le périmètre des activités pris en compte et de s’appuyer sur des méthodes, référentiels et normes reconnus, dans l’objectif d’évaluer correctement et sur de mêmes bases ces émissions. Pour accompagner cette démarche, les entreprises disposent de différents outils, parmi lesquels il faut noter : la norme ISO 14064, le référentiel du GHG Protocol qui est un cadre complet, mondial et normalisé de mesure, ou encore l’outil Bilan Carbone de l’Agence de la transition écologique (ADEME), plus couramment utilisé en France. Fin 2022, où en sont les entreprises du numérique dans cette démarche ? Dans l’analyse ci-après, AdVaes revient sur les mesures engagées par une dizaine de grands acteurs du numérique, opérateurs de centres de données, prestataires de solutions de cloud, éditeurs de logiciels et entreprises de services du numérique (ESN) [1].

Au préalable, et afin de mieux cerner le périmètre des émissions de GES, quelques bases fondamentales sont à rappeler. Les émissions de GES d’une organisation sont généralement classées en 3 scopes comme le synthétise la figure 1 :

  • Scope 1 relatif aux émissions directes (pour un industriel, il s’agira des émissions associées aux machines et aux équipements nécessaires à la fabrication de ses produits).
  • Scope 2 relatif aux émissions indirectes liées à l’énergie et qui proviennent de l’électricité acquise. Dans cette catégorie, deux grandes méthodologies de calcul se distinguent pour les évaluer, à savoir :
    • La méthode basée sur la localisation, “location-based method”, qui calcule les émissions en fonction de l’intensité des émissions de la zone du réseau local où l’électricité est utilisée.
    • La méthode basée sur le marché, “market-based method”, qui calcule les émissions en fonction de l’électricité que l’organisation choisit d’acheter, souvent dans le cadre de contrats négociés ou d’instruments tels que les certificats d’énergie renouvelable (CER).
  • Scope 3, dont la part est la plus conséquente du bilan carbone, et relatif à toutes les autres émissions qui peuvent être classées en deux catégories :
    • Les émissions en amont “upstream Scope 3″ comme l’achat des matières premières, notamment pour les opérations, les véhicules de l’organisation, etc.
    • Les émissions en aval “downstream Scope 3″ allant jusqu’à l’utilisation du produit/service final par le client.

Le GHG protocol distingue 15 catégories d’émissions pour le scope 3, clairement identifiées : biens et services achetés, biens d’équipement, activités liées à l’énergie, transport et distribution (en amont), transport et distribution (en aval), déchets générés par les activités, voyages d’affaires, déplacements des employés, actifs loués (en amont), actifs loués (en aval), traitement des produits vendus, utilisation des produits vendus, traitement de fin de vie des produits vendus, franchises et investissements.

L’évaluation des émissions de GES dans le secteur du numérique

Stockage de fichiers, communication et traitement en ligne, transactions dématérialisées, et autres services numériques sont devenus une composante principale de nos activités quotidiennes. Or, tout service numérique a un impact environnemental et une empreinte carbone plus ou moins importants selon sa nature et ses modes opératoires. D’abord, à travers la consommation électrique pour alimenter et refroidir les machines qui permettent d’y accéder et de le faire fonctionner (ordinateurs, smartphones, équipements IoT, serveurs, systèmes de stockage, de sauvegarde, équipements de réseaux, etc.) mais aussi en amont (fabrication des équipements IT, extraction des matières premières, etc.) et en aval (consommation des services IT, recyclage, etc.).

Une analyse conduite par AdVaes au 2ème trimestre 2022 [2] auprès 46 prestataires du numérique sur le volet extra-financier de leurs activités a mis en évidence que 48% d’entre eux avaient déjà effectué la mesure de leur empreinte carbone sans pour autant la communiquer. En effet, seuls 33% de ceux interrogés avaient transmis les résultats de leurs émissions totales en tonne-équivalent CO2 (tCO2) en prenant en compte les 3 scopes mais sans pour autant les détailler, scope par scope.

Pour comprendre l’état d’avancement des prestataires du numérique sur le sujet, AdVaes s’est également penché sur les déclarations d’une dizaine de prestataires du numérique à dimension internationale, cotés en bourse (i.e. devant répondre à des obligations de DPEF) et leaders sur leurs marchés. Ces prestataires retenus avaient :

  • Communiqué leurs émissions de GES dans leurs rapports annuels ou de CSR (Corporate Social Responsibility).
  • Répondu au questionnaire du CDP (Carbon Disclosure Project) sur le changement climatique, afin de garantir une comparaison sur des bases similaires pour ces entreprises ainsi analysées.

Comme l’illustre la figure 2, les données collectées pour l’année 2021 font ressortir les éléments suivants :

  • Les 10 prestataires du numérique analysés ont émis l’équivalent de 57 millions de mtCO2e (‘market-based method’ pour l’estimation du scope 2), soit 0,2% des émissions mondiales estimées à 34,9 milliards de mtCO2e [3].
  • Cisco est le prestataire qui a émis le plus de GES avec 23 millions de mtCO2e, suivi de Microsoft avec 14 millions de mtCO2e et d’Alphabet avec 11 millions de mtCO2e.
  • Les émissions de GES sont variables selon le cœur d’activité du prestataire et son modèle d’affaires. Sans surprise, par ordre décroissant d’émissions figurent :
    • En tête, les prestataires avec des activités de “hardware”, production et/ou fabrication d’équipements et/ou fournisseurs de solutions de cloud d’infrastructures (Cisco, Microsoft, Alphabet…) ;
    • Ensuite, les prestataires opérant des infrastructures, tels que les opérateur de centres de données (Digital Realty, Equinix…) ;
    • Ils sont suivis des éditeurs de logiciels en mode SaaS (Salesforce…) et des entreprises de services du numérique (Capgemini, Accenture…).

Le scope 3 chez les prestataires du numérique

En 2021, les scopes 1, 2 et 3 représentent respectivement 0,7%, 8,3% et 91,0% du total des émissions de GES des 10 prestataires du numérique analysés. Alors que les éléments pris en compte pour les estimations des scopes 1 et 2 sont relativement homogènes, des différences notables existent sur ceux intégrés dans l’estimation du scope 3 des émissions de GES. Dans les estimations délivrées par ces prestataires au CDP, les trois premiers postes d’émissions pour près de 80% des 57 millions de mtCO2e sont (cf. figure 3) :

  • L’usage des produits vendus pour 40,9%.
  • L’achat de biens et services pour 23,9%.
  • Les biens d’équipement pour 15,1%.

Pour l’évaluation du scope 3, aucun prestataire n’intègre dans son calcul la totalité des catégories présentes au questionnaire du CDP (cf. figure 4). En se basant sur les réponses communiquées, AdVaes note pour ce scope que :

  • Les deux catégories pour lesquelles l’ensemble des prestataires analysés ont calculé leurs émissions sont celles des biens et services achetés ainsi que des voyages d’affaires.
  • Les autres catégories majoritairement intégrées sont le déplacement des salariés pour 90% des prestataires, et les biens d’équipement et activités liées à l’énergie pour 70% d’entre eux. Ces catégories sont généralement plus faciles à évaluer que les autres.
  • Des prestataires couvrent plus de catégories que d’autres, y compris celles référencées dans ‘autres catégories’ par le CDP. La couverture est ainsi de :
    • 71% pour Microsoft qui a pris en compte dans ses calculs 12 catégories du CDP.
    • 65% pour Cisco.
    • 59% pour Oracle, Salesforce et Digital Realty.
    • Moins de 50% pour les autres prestataires analysés.

Un autre point à relever est la part de chaque catégorie dans l’ensemble du scope 3. En effet, l’intégration de l’évaluation de l’usage des produits vendus (i.e. ‘use of sold products”) a une incidence conséquente pour certains prestataires sur l’ensemble des GES qu’ils émettent. Ainsi, cette catégorie représente 75% du scope 3 des émissions de GES de Cisco et 51% de celles d’IBM. Sur l’échantillon des prestataires du numérique analysés, 60% n’ont pas communiqué les émissions de cette catégorie en 2021. La non prise en compte de certaines catégories du scope 3 par certains prestataires réduit de facto le total de leurs émissions de GES et rend difficile les comparaisons entre eux.

Les prestataires justifient le plus souvent ce manque par les obstacles méthodologiques auxquels ils font face et par les difficultés d’accès à des données fiables leur permettant de faire l’évaluation. Par exemple, IBM indique que, pour la catégorie relative aux biens d’équipements (i.e. ‘capital goods’), il n’existe pas de base rationnelle ou d’informations fiables permettant d’estimer ou de déclarer les émissions intégrées des biens d’équipement qu’ils achètent.

D’autres prestataires ne calculent pas les émissions de certaines catégories parce qu’elles ne relèvent pas de leurs activités. C’est le cas d’Accenture qui affirme ne pas évaluer les émissions de la catégorie “transport et distribution en amont”(i.e. ‘upstream transportation and distribution’) en raison de la nature de leurs activités : la société fournit principalement à ses clients des services et des solutions plutôt que des biens, et à ce titre, le transport et la distribution de biens ne sont pas pertinents pour elle.

Alors que le CDP n’inclut pas les émissions générées par le télétravail dans le scope 3, quelques prestataires l’ajoutent dans leurs estimations. C’est le cas de Capgemini dont les activités de télétravail des collaborateurs représentent environ 22% des émissions de GES du scope 3.

L’interprétation de la déclaration des émissions du scope 3 doit par ailleurs être traitée avec vigilance à cause du risque de double comptage. En effet, le scope 3 en amont d’un prestataire peut être inclus dans les émissions du scope 1 et 2 d’un autre prestataire. Par exemple, les hébergeurs et les prestataires de cloud achètent des composants pour assembler des serveurs ou directement des serveurs, des appliances, des équipements de réseaux, etc. Ces équipements peuvent être fabriqués par des industriels qui probablement peuvent utiliser des services de cloud fournis par ces prestataires pour concevoir ces produits.

Vers un scope 4 ?

Jusqu’ici, les investisseurs et les parties prenantes cherchaient à ce que les prestataires du numérique réduisent en priorité les émissions directes (scope 1) et les émissions indirectes liées aux achats d’énergie (scope 2). Aujourd’hui, ils déplacent leur attention vers l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement (incluant le scope 3). Cependant, certains prestataires du secteur ont des émissions directes faibles et n’ont pas suffisamment de contrôle sur leurs émissions de scope 3.

Afin de mieux prendre en compte la contribution des solutions des prestataires du numérique à la réduction des émissions de GES, celles qui relèvent des approches dites ‘IT for Green’ (cf. les projets d’analyse de données en volume – big data – dans l’objectif de réduire les consommations énergétiques de bâtiments, les projets à base d’intelligence artificielle dans le cadre de maintenance prédictive et préventive…), un nouveau scope émerge : le scope 4.

L’utilisation la plus courante du terme scope 4 est pour décrire les émissions évitées. Les applications de cartographie en ligne et d’assistance de navigation routière sont de bons exemples. Ces services permettent l’optimisation de trafics routiers, et donc potentiellement des économies d’énergies et de combustibles carbonés. Les émissions de GES évitées grâce à ces services peuvent rentrer dans le calcul du scope 4.

Pour AdVaes, la réduction des émissions de GES passe par une meilleure transparence vis-à-vis des données communiquées, non pas uniquement sur les scopes 1 et 2, et des parcelles de scope 3 mais bien sur toute la chaîne d’approvisionnement. Un travail, long et complexe, d’analyse complète de l’ensemble de la chaîne de valeur reste à conduire. Fin 2022, la majorité des prestataires du numérique n’en sont qu’aux prémices dans cet exercice. Le développement en cours de cadres méthodologiques de mesure, de méthodes de collecte et d’évaluation devrait jouer un rôle important, notamment pour arriver à un reporting complet. Au-delà, ces actions devraient permettre de comparer les sociétés entre elles sur de même bases et de mieux suivre leurs progrès dans le temps.


[1] Accenture, Alphabet (Google), Capgemini, Cisco, Digital Reality (inc. Interxion), Equinix, IBM, Microsoft, Oracle, Salesforce

[2] Responsabilités sociétale et environnementale des prestataires du numérique : un retard à rattraper en France – AdVaes, Août 2022

[3] Reporterre.net – Carbon Monitor – Mars 2021

Sources bibliographiques annexes :

Ayoun, Laurent – Le GHG Protocol, pour harmoniser le calcul carbone à l’échelle mondiale – Avril 2021

Brightest – Carbon Accounting 101 – Definition, Methods, Standards & Frameworks

IBM Documentation – Revenue / Carbon Emissions (USD / Tons CO2) metric – Mars 2021

L, Jennifer – The Importance of Scope 3 Emissions in The Race to Net-Zero – Mars 2022

OneTrust – What Are Scope 1, 2, and 3 Emissions?

MSCI – Scope 3 Carbon Emissions: Seeing the Full Picture

Rio – What Is Scope 4? Reporting Avoided CO2 Emissions & More – Mars 2021

World Economic Forum – What Is the Difference between Scope 1, 2 and 3 Emissions, and What Are Companies Doing to Cut All Three?  – Septembre, 2022

%d blogueurs aiment cette page :